La relation entre les jeunes, la formation et l’emploi en France se situe au cœur des préoccupations sociales et politiques. Elle touche à la fois à l’avenir du pays, à la compétitivité de l’économie, mais aussi à la cohésion sociale et au sentiment de justice des nouvelles générations. La transition numérique, la mondialisation, la transition écologique et les crises successives redessinent en profondeur le marché du travail, tandis que le système éducatif tente de s’adapter à ces bouleversements. Les jeunes se trouvent ainsi face à un paysage professionnel à la fois riche en opportunités et marqué par des incertitudes fortes.
Depuis une dizaine d’années, certains indicateurs s’améliorent, notamment en matière de chômage des jeunes et d’insertion des sortants de formation. Le taux de chômage des jeunes sortants est ainsi passé d’environ 21 % en 2015 à 14 % en 2023, sous l’effet conjugué d’une conjoncture plus favorable et de la montée en puissance de l’apprentissage. Mais cette amélioration globale masque des inégalités persistantes selon le niveau de diplôme, le territoire, le milieu social ou encore l’origine. Comprendre cette réalité suppose donc de regarder à la fois les progrès accomplis et les fractures encore à l’œuvre.
Depuis les années 1980, la France connaît un chômage des jeunes structurellement plus élevé que celui de la population générale. Cette situation tient à plusieurs facteurs : les jeunes sont plus souvent en phase d’entrée sur le marché du travail, donc davantage exposés au risque de chômage, et une partie d’entre eux dispose de niveaux de qualification plus faibles que l’ensemble des actifs, ce qui fragilise leur accès à l’emploi. Les jeunes sans qualification ou titulaires de diplômes peu adaptés au marché du travail sont particulièrement vulnérables.
À cette dimension structurelle s’ajoute la dualité du marché du travail français, opposant des salariés en contrats stables relativement protégés et des jeunes cantonnés aux contrats courts, aux emplois précaires ou aux missions d’intérim. Cette segmentation retarde l’accès au CDI, qui demeure un marqueur central de la stabilité et de l’autonomie. Beaucoup de jeunes vivent ainsi une succession de CDD, de stages ou de petits boulots avant d’obtenir un emploi durable.
Enfin, l’insertion professionnelle ne dépend pas seulement du diplôme mais aussi de contraintes dites « périphériques » : difficulté d’accès au logement, problèmes de mobilité, santé fragile, ou encore relations familiales tendues. Ces freins, identifiés par les pouvoirs publics, pèsent davantage sur les jeunes les plus éloignés de l’emploi et peuvent transformer une recherche d’emploi déjà compliquée en véritable parcours d’obstacles.
La France a connu une forte massification scolaire : une proportion croissante de jeunes atteint désormais le baccalauréat et poursuit des études supérieures. Les sortants du système éducatif sont donc, en moyenne, de plus en plus diplômés. Cette évolution a permis une élévation globale du niveau de qualification, ce qui est un atout pour l’économie et pour l’employabilité des jeunes.
Cependant, cette massification n’a pas effacé les inégalités. Les taux de réussite, les poursuites d’études et les perspectives d’emploi restent très différents selon le milieu social, le capital culturel familial, le type de lycée fréquenté ou la filière choisie. Les jeunes issus de milieux populaires sont plus souvent orientés vers la voie professionnelle ou technologique, parfois de manière subie, et décrochent moins souvent les diplômes de l’enseignement supérieur les plus valorisés sur le marché du travail. Cela alimente un sentiment d’injustice et une reproduction sociale marquée.
Pour mieux articuler formation et emploi, plusieurs réformes ont été mises en place. Le lycée général et technologique a été réorganisé autour de spécialités, censées offrir davantage de flexibilité et de personnalisation des parcours. La voie professionnelle a été réformée pour placer davantage les élèves en situation réelle de travail grâce à des périodes en entreprise plus longues, et pour renforcer les compétences pratiques et professionnelles.
Dans l’enseignement supérieur, la création et l’extension de filières professionnalisantes (licences professionnelles, BUT, masters en alternance, écoles spécialisées) ont pour but de rapprocher les formations des besoins des entreprises. Les stages obligatoires, les projets tutorés et l’alternance participent de cette logique. Parallèlement, les dispositifs d’orientation, comme Parcoursup, tentent de mieux faire coïncider les vœux des élèves, leurs résultats scolaires et les débouchés des formations, même si ces outils sont souvent perçus comme complexes et parfois anxiogènes.
Longtemps considéré comme une voie secondaire voire dévalorisée, l’apprentissage s’est imposé en quelques années comme un pilier de la politique de formation des jeunes. Fin 2024, on compte plus de 878 000 nouveaux contrats d’apprentissage signés sur l’année, soit une hausse de 3,2 % par rapport à 2023, et plus de 1 042 000 apprentis au total, confirmant une dynamique de croissance continue. Les pouvoirs publics parlent désormais d’un véritable changement d’échelle.
Les données du ministère de l’Éducation nationale indiquent qu’au 31 décembre 2024, environ 1 050 000 apprentis sont inscrits dans les centres de formation d’apprentis, soit 8,8 % des 16-29 ans en apprentissage. Cette progression concerne à la fois l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur, où l’alternance se développe très fortement. L’apprentissage n’est plus limité aux métiers manuels ou industriels : il s’étend au tertiaire, au numérique, à la communication, au commerce, aux services à la personne ou encore à la gestion.
L’essor de l’apprentissage n’est pas seulement quantitatif, il a des effets qualitatifs sur l’insertion des jeunes. Entre 2015 et 2023, l’Insee souligne une amélioration notable de l’insertion professionnelle des jeunes, portée en grande partie par la montée en puissance de l’apprentissage. Les apprentis trouvent plus rapidement un emploi et accèdent plus fréquemment à des contrats stables que leurs homologues issus de la voie scolaire classique.
Cette meilleure insertion tient à plusieurs facteurs : les apprentis acquièrent une expérience professionnelle significative, ils sont formés en lien direct avec les besoins d’une entreprise, et développent des compétences immédiatement opérationnelles. L’alternance permet aussi de se constituer un réseau professionnel, de comprendre les codes du monde du travail et d’anticiper plus sereinement la transition entre études et emploi. Ce modèle apparaît ainsi comme un antidote partiel au « choc » de l’entrée sur le marché du travail.
Malgré l’élévation générale du niveau de diplôme, une part non négligeable des jeunes continue de sortir du système éducatif sans qualification ou avec un faible niveau de formation. Ces jeunes sont au centre des préoccupations des politiques publiques, car ils concentrent le risque de chômage et de précarité. Leur insertion est plus lente, plus instable et plus dépendante de la conjoncture économique.
Ces jeunes cumulent souvent plusieurs difficultés : échec scolaire, manque de confiance en soi, absence de réseaux professionnels, et parfois des problèmes personnels ou familiaux. Pour eux, l’accès à un premier emploi stable est particulièrement complexe. Ils sont plus souvent orientés vers des emplois peu qualifiés, faiblement rémunérés, avec peu de perspectives d’évolution. Cela peut créer un sentiment de découragement, voire de rupture durable avec le marché du travail.
Les chances d’insertion ne sont pas les mêmes selon le territoire où l’on vit. Les grandes métropoles offrent généralement davantage d’opportunités, notamment dans les secteurs tertiaires, le numérique ou les services à forte valeur ajoutée. À l’inverse, les zones rurales, les petites villes industrielles ou les territoires en déprise économique connaissent une raréfaction de l’emploi et un tissu économique moins dynamique. Les jeunes doivent parfois choisir entre rester dans un territoire peu pourvoyeur d’emplois ou partir, au risque de s’éloigner de leurs repères sociaux et familiaux.
À ces écarts territoriaux s’ajoutent les discriminations à l’embauche, qu’elles soient liées à l’adresse (quartiers populaires), au nom, à l’apparence ou à l’origine réelle ou supposée. Ces discriminations ne se résument pas à quelques cas isolés : elles structurent une partie des trajectoires et contribuent à l’impression, chez certains jeunes, que les efforts fournis en matière de formation ne suffisent pas à compenser les préjugés. Elles nourrissent un sentiment d’injustice qui peut fragiliser le lien social.
La révolution numérique transforme en profondeur les métiers, les organisations et les compétences attendues. Certains emplois routiniers sont automatisés, tandis que de nouveaux métiers émergent dans la data, le développement informatique, la cybersécurité, le marketing digital ou encore la création de contenus. Les jeunes, souvent plus familiers des outils numériques, peuvent tirer parti de cette mutation, à condition de disposer de formations adaptées.
Au-delà des compétences techniques, les employeurs valorisent de plus en plus les compétences transversales : capacité d’adaptation, communication, travail en équipe, autonomie, créativité, sens de l’initiative. Ces « soft skills » jouent un rôle déterminant lors de l’embauche, surtout pour des jeunes aux parcours parfois proches sur le plan académique. Elles sont cependant moins formalisées et moins évaluées que les compétences scolaires, ce qui pose la question de leur reconnaissance dans les cursus éducatifs.
La transition écologique recompose également la carte des emplois. De nouveaux besoins apparaissent dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique des bâtiments, la mobilité durable, la gestion des déchets, l’agriculture respectueuse de l’environnement ou encore l’économie circulaire. Les formations doivent intégrer ces transformations, que ce soit dans les filières professionnelles, techniques ou supérieures, pour préparer les jeunes aux métiers de demain.
Pour beaucoup de jeunes, la question environnementale est centrale dans le choix de leur orientation et de leur futur métier. Ils recherchent des emplois qui ne soient pas seulement source de revenus, mais qui s’inscrivent dans un projet de société plus soutenable. La capacité du système de formation-emploi à répondre à ces attentes conditionnera en partie la confiance des jeunes dans les institutions.
Malgré l’amélioration du taux de chômage des jeunes sortants, la précarité de l’emploi reste une réalité fréquente en début de carrière. Les jeunes sont surreprésentés dans les CDD, l’intérim, les emplois saisonniers ou les stages, et parfois dans des emplois à temps partiel subi. Cette instabilité complique l’accès au logement, au crédit, et retarde l’entrée dans la vie adulte autonome.
Il existe ainsi une tension entre les aspirations des jeunes et la réalité des premières années sur le marché du travail. Beaucoup aspirent à un équilibre entre vie professionnelle et personnelle, à la possibilité de changer de voie, d’apprendre tout au long de la vie et de trouver du sens dans leur activité. Or, la succession de contrats courts et de postes peu qualifiés peut donner le sentiment d’être coincé dans une sorte de « sas » d’insertion prolongé.
Face à ces défis, les pouvoirs publics ont multiplié les dispositifs d’accompagnement. Les missions locales jouent un rôle central auprès des jeunes de 16 à 25 ans, notamment ceux qui sont les plus éloignés de l’emploi. Elles proposent un suivi individualisé, des ateliers collectifs, une aide pour construire un projet professionnel, accéder à une formation, trouver un stage ou un emploi, et lever certains freins périphériques (mobilité, santé, logement).
Le Contrat d’Engagement Jeune (CEJ), qui succède à la Garantie jeunes, offre un accompagnement intensif aux jeunes sans emploi ni formation, avec un suivi régulier, des activités (ateliers, immersions en entreprise, formations courtes) et une allocation conditionnée à l’engagement dans le parcours. L’objectif est de proposer une sorte de « cadre » à des jeunes parfois désorientés, pour les sécuriser et les remettre dans une dynamique de projet.
Parallèlement, les aides à l’apprentissage et à l’alternance ont été largement renforcées, afin d’inciter les entreprises à recruter des apprentis. Les financements publics et les exonérations de charges ont joué un rôle clé dans l’explosion du nombre de contrats d’apprentissage, ce qui a contribué à l’amélioration de l’insertion des jeunes sortants ces dernières années. Ces mesures témoignent d’une volonté politique de faire de l’alternance une voie d’excellence, et non plus une solution de second choix.
Les jeunes générations ne conçoivent pas le travail de la même manière que leurs aînés. Pour beaucoup, il ne s’agit plus seulement d’obtenir un salaire et une sécurité, mais aussi de trouver du sens, de se sentir utiles, de travailler dans des structures alignées avec leurs valeurs. La qualité de vie au travail, la flexibilité, la possibilité de télétravail, ou encore la culture d’entreprise deviennent des critères importants dans le choix d’un emploi.
Cette quête de sens peut entrer en tension avec un marché du travail qui reste concurrentiel et parfois précaire. Certains jeunes acceptent des emplois « alimentaires » en attendant de trouver un poste plus en phase avec leurs aspirations. D’autres se tournent vers l’entrepreneuriat, l’économie sociale et solidaire, ou des projets associatifs, au risque de cheminer hors des trajectoires professionnelles classiques. Cette diversité de rapports au travail oblige les entreprises et les institutions à repenser leurs pratiques de recrutement, de management et de formation continue.
Pour renforcer le lien entre formation et emploi, plusieurs leviers peuvent être mobilisés. D’abord, l’orientation doit être repensée comme un processus continu, débutant dès le collège et se poursuivant tout au long du lycée et de l’enseignement supérieur. Il s’agit de permettre aux jeunes de mieux connaître la diversité des métiers, des voies de formation, des secteurs en tension et des compétences recherchées, afin de limiter les choix subis et les réorientations douloureuses.
Ensuite, la coopération entre établissements de formation et monde économique doit être approfondie : développement des stages de qualité, généralisation de projets concrets en lien avec des entreprises, interventions de professionnels dans les classes, dispositifs de mentorat. Ces interactions permettent de rendre les apprentissages plus concrets, de lutter contre les représentations erronées des métiers et de faciliter la transition entre le diplôme et le premier emploi.
Il est également essentiel de poursuivre l’effort en faveur de l’apprentissage, tout en veillant à la qualité des conditions de travail et de formation des apprentis. La croissance spectaculaire du nombre de contrats doit s’accompagner d’une attention accrue aux parcours, au tutorat, à la prévention des ruptures de contrat, pour que l’apprentissage reste une voie d’excellence et ne devienne pas une forme de main-d’œuvre précaire.
Enfin, la lutte contre les discriminations et les inégalités territoriales doit être érigée en priorité. Cela passe par des politiques de logement, de transport, de revitalisation des territoires, mais aussi par des engagements concrets des employeurs en faveur de la diversité et de l’égalité des chances. Les jeunes doivent pouvoir constater que leur diplôme, leurs compétences et leurs efforts priment sur leur adresse, leur nom ou leur origine.
La situation des jeunes face à la formation et à l’emploi en France est marquée par un paradoxe. D’un côté, les indicateurs d’insertion se sont améliorés ces dernières années, soutenus par une conjoncture plus favorable et par la montée en puissance de l’apprentissage, qui touche désormais plus d’un million de jeunes et améliore sensiblement leurs perspectives d’emploi. De l’autre, les inégalités restent fortes, en particulier pour les jeunes peu qualifiés, ceux vivant dans des territoires en difficulté ou exposés aux discriminations.
La question n’est donc pas seulement de « trouver un emploi » pour les jeunes, mais de construire un système de formation-emploi plus juste, plus lisible et plus adapté aux mutations du monde du travail. Cela implique de repenser l’orientation, de renforcer les liens entre école et entreprise, de sécuriser les parcours, de valoriser toutes les voies de formation et de combattre les freins périphériques qui enferment certains jeunes dans la précarité.
Au-delà des chiffres, il s’agit de permettre à chaque jeune de se projeter dans l’avenir avec confiance, de se sentir reconnu dans ses compétences et ses aspirations, et de trouver sa place dans une société en pleine transformation. La manière dont la France répondra à ce défi dira beaucoup de son rapport à sa jeunesse, donc à son propre avenir.